La désignation du Conseil Français du Culte Musulman

ou comment structurer un culte au mépris de la laïcité




La gestation fut longue et douloureuse, les fausses couches nombreuses et l'accouchement menaçait de donner vie à un monstre. Chevènement en rêvait et Sarkozy l'a fait : le Conseil Français du Culte Musulman est une réalité depuis les élections des 6 et 13 avril 2003. Mais ce qui était présenté comme des élections n'a de démocratique que le nom et a conféré une légitimité bien gênante à deux organisations anachroniques dans le paysage démocratique, la Fédération Nationale des Musulmans de France (FNMF) et l'Union des Organisations Islamiques de France (UOIF).

Premier accroc, alors qu'on vantait à satiété la prise de parole des millions de musulmans domiciliés sur le sol français (un nombre qui était allégrement gonflé jusqu'à 5 millions), le nombre d'électeurs ne s'élève en réalité qu'à 4042, soit un collège de grands électeurs désignés par les associations gérant les 995 mosquées retenues. La Belgique avait, au contraire, demandé leur avis à tous les musulmans en 1998 mais les beaux espoirs de l'époque ont depuis sombré dans les querelles de minarets. En deux dimanches successifs, ce peuple d'heureux élus a désigné la constitution des Conseil Régionaux du Culte Musulman (CRCM), conseil d'administration et bureau, dans 25 régions administratives (9 le 6 avril et 16 le 13 avril). Dans le même temps ont été élus les membres du Conseil d'Administration du Conseil Français du Culte Musulman (CFCM). C'est le 3 mai que sera désigné le bureau du CFCM mais, nouvel accroc, la prodigieuse interprétation de la laïcité par le ministre de l'Intérieur a permis de savoir, dès le 20 décembre 2002, que le futur président sera Dalil Boubakeur, recteur de la mosquée de Paris et grand perdant des élections, et que les deux vice-présidences reviendront à Mohamed Bechari (FNMF) et Fouad Alaoui (UOIF).

Résultats des scrutins des 6 et 13 avril pour l'élection de 41 membres au Conseil d'Administration du CFCM, les 19 autres étant nommés :

FNMF : 16, UOIF : 13, Mosquée de Paris : 6, CCMTF : 2, indépendants : 4


L'islam dit de France se trouve donc capté à la fois par la FNMF, et ses affinités marocaines, et les fondamentalistes de l'UOIF, proches des Frères Musulmans. La Mosquée de Paris, liée à l'Algérie, n'a qu'une faible audience auprès de la base. L'exemple le plus flagrant est apparu dans la région Provence Alpes Côte d'Azur où la liste conduite par Soheib Bencheikh est en échec, un Soheib Bencheikh plus populaire auprès des responsables politiques que des musulmans eux-mêmes. Le décalage est réel. Le CCMTF est le Comité de coordination des musulmans turcs de France, émanation du pouvoir turc, donc rien de très progressiste là non plus.

Des voix discordantes se sont faites néanmoins entendre pour contester le caractère démocratique de l'élection aussi bien que la représentativité des candidats. La Coordination des musulmans et l'Union des associations musulmanes de Seine Saint Denis ont ainsi appelé à ne pas se rendre aux urnes. Toutefois, leur représentativité est, là encore, faible.

Par les mesures autoritaires qui ont prévalu à sa constitution et l'idéologie des mouvements qui en sont les grands vainqueurs, le CFCM constitue un évènement majeur dans les atteintes à la laïcité. Désormais, grâce aux efforts du ministre Sarkozy autant opiniâtres qu'inspirés par son autopromotion, les musulmans disposent d'un organe qui relaiera avec une énergie dont on ne peut douter, toutes leurs revendications identitaires sous couvert du respect de la composante pseudo culturelle des religions. Le CFCM entend bien s'exprimer, agir et prendre position pour encourager tout ce qui pourra affirmer la spécificité du musulman par rapport à l'infidèle et sa vision communautariste d'une société plurielle. Repas halal dans les collectivités, port du foulard dans les services publics, carrés musulmans dans les cimetières (première étape qui précèdera des demandes plus insistantes d'une séparation physique avec les non musulmans), aumôneries dans les services publics (alors qu'une prise en compte des réelles préoccupations surnaturelles de la population recommanderait plutôt de remplacer imams, rabbins et prêtres - dont le public va en se raréfiant - par des astrologues et autres tenants du paranormal - folies beaucoup plus populaires), abattage rituel de l'Aïd el kebir et formation des imams recevront un écho disproportionné auprès des instances gouvernementales. C'est fallacieusement au nom de la laïcité que ces faveurs seront accordées à la troisième (et non la deuxième) option philosophique en matière de religion (après le christianisme et l'incroyance, systématiquement oubliée). Et déjà un autre prétendant à la sagesse éternelle profite de l'ouverture de la boite de pandore : les bouddhistes (regroupant 400000 superstitieux) réclament eux aussi une instance de représentation auprès de l'Etat...


Sources : Libération, Le Figaro, Le Monde, avril 2003


    Contact