Les valeurs humanistes existent aussi et
fortement chez les non- croyants, les agnostiques, les
libre-penseurs, les athées, objets pourtant d'anathèmes
de la part des dévots. |
La religion
est remise à l'honneur. De nombreux débats, y compris
politiques, s'y réfèrent pour discuter de la crise
actuelle des sociétés occidentales. Pourquoi pas. Ayant
perdu une bonne part de leur arrogance du moins dans
le monde occidental (je ne parle pas des
fondamentalistes de tous bords), les grandes religions
monothéistes n'exigent plus d'être les référents
uniques. Il est vraisemblable que la montée de l'islam,
du développement de ses pratiques dans des terres naguère
exclusivement chrétiennes et la revendication de ses
adeptes d'y avoir, à juste titre, une place reconnue, n'y
est pas pour rien. Le «déficit du religieux» que l'on
déplore actuellement ne concerne en fait que les chrétiens.
Mais cette déploration n'a rien à voir avec l'inculture
de la majorité des jeunes de nos sociétés, inculture
qui les empêche d'accéder à des oeuvres du passé, n'ayant
guère acquis les références nécessaires à cet effet.
Elle est plutôt de l'ordre de l'idéologie et de la
restauration de «valeurs», plutôt que de spiritualité,
et qui ont jusqu'au milieu du siècle passé contribué
à maintenir un certain «ordre».
Ceci posé, remettre en avant le phénomène religieux,
admettre le besoin de croire, reconnaître le cadre que
créent pour leurs adeptes les trois religions monothéistes,
pourquoi pas.
Si, parmi d'autres facteurs (la culture notamment,
lorsqu'elle est ouverte), celles-ci aident les individus
à se sentir moins seuls et leur apportent cette part de
transcendance dont, paraît-il, l'homme a besoin,
pourquoi pas.
Si elles les aident à retrouver les cadres moraux qui
leur permettent de vivre ensemble, sans discriminations,
en établissant enfin un véritable dialogue sans
hypocrisie, pourquoi pas.
Elles se sont manifestées récemment dans la sphère
politique en appelant à voter contre Le Pen. Leurs
arguments étaient honorables et la fermeté de leur
choix était cette fois sans ambiguïté. C'est bien.
Mais cette remise au premier plan des religions
inspire quelques réflexions qui n'ont rien à voir avec
la foi des individus. Nous sommes dans un pays démocratique
où personne n'a le droit d'intervenir en faveur d'une
religion ou contre elle. A la condition que ses adeptes
se plient aux règles démocratiques. C'est une affaire
plus ou moins entendue.
Les religions par ailleurs ont produit des cadres de
vie, des «civilisations des moeurs», des civilisations
tout court que l'on ne peut et ne doit pas renier. Elles
sont ou ont été des porteuses d'espérance, tant
pour les peuples que pour les individus. Mais elles ont
été aussi productrices de destructions, de désordres,
de guerres, parfois parmi les pires, par leur volonté d'encadrer
les esprits et de les modeler. Elles ont créé des «valeurs»
mais ont consacré des inégalités et développé nombre
d'effets pervers à l'échelle des individus.
Les Etats leur ont longtemps confié la tâche de
faire respecter l'ordre social, de former les individus
à intérioriser l'acceptation de leur place dans la société.
Elles ont donc permis que se perpétuent les inégalités
et souvent le despotisme. Aujourd'hui encore, les trois
religions révélées, dans leurs aspects
fondamentalistes, tentent d'infléchir les pouvoirs d'Etat
en fonction de leurs dogmes respectifs.
Bref, en modelant les esprits, elles ont longtemps
accepté et acceptent encore dans leurs franges les
plus dures ou les plus archaïques que «le monde
aille comme il va» au nom de Dieu. Toute contestation
devenait alors illégitime. Tout désordre social, voire
psychologique, proviendrait donc de la perte de la foi
telle qu'elle a été définie par les diverses
confessions.
Aujourd'hui, en ces temps de désordre, de
questionnements, d'instabilité, de peur, bref, en ces
temps de transition, on refait appel aux religions pour
apaiser les esprits des individus déboussolés, moins
peut-être par ce déficit de croyances que par le monde
tel qu'il est et sur lequel peu d'entre nous avons prise.
Les partis politiques ne jouent plus leur rôle et les
syndicats sont déficients. Aussi, de tous côtés, en
France en tout cas, entend-on l'appel au secours en
direction des religions, censées apporter les réponses
lénifiantes aux maux de nos sociétés. On attend d'elles
qu'elles rétablissent les valeurs que nos sociétés
auraient perdues ou ne respecteraient plus. La phrase
absurde attribuée à Malraux, «le XXIe siècle sera
religieux ou ne sera pas» (comment un siècle peut-il
ne pas être ?) servira ainsi de caution à ce retour du
religieux.
Loin de moi l'idée de fustiger les croyants, quels qu'ils
soient. Tant qu'ils ne se transforment pas en prêcheurs.
Tout individu qui ressent le besoin de croire en un Dieu
et se constitue ainsi une colonne vertébrale doit
pouvoir le faire sans contrainte extérieure.
Mais pourquoi aujourd'hui attribue-t-on aux seuls
croyants cette colonne vertébrale, pourquoi auraient-ils
seuls la qualité d'être des gens de bien, aux valeurs
positives affirmées, au sens moral sans faille ? Les
valeurs humanistes, même inspirées naguère de la
religion, existent aussi et fortement chez les non-
croyants, les agnostiques, les libre-penseurs, les athées,
objets pourtant d'anathèmes de la part des dévots. En
les ignorant, on efface d'un seul coup tout l'apport de
la philosophie des Lumières, où l'homme et la nature
sont au centre de sa réflexion. Ce sont les Lumières
qui ont permis de dégager l'irréductible dignité de la
personne humaine, quels que soient ses origines, son
appartenance ou son sexe. Ce sont elles qui ont lutté
contre l'obscurantisme, qui ont permis aux croyants de se
libérer des dogmes, qui ont ouvert la voie, ne l'oublions
pas, à la Déclaration universelle des droits de l'homme
que pratiquement tous les Etats, aujourd'hui, prétendent
vouloir respecter. Leurs valeurs, qui sont humanistes,
sont en effet devenues quasiment universelles, car les
besoins fondamentaux de tout homme et de toute femme sont
les mêmes, quoi qu'on en dise, même lorsqu'ils s'expriment
différemment. Qu'il y ait eu des horreurs ou des méfaits
perpétrés sous l'égide, ou en dépit de l'adhésion à
la philosophie des Lumières (le maintien de l'esclavage
ou le refus de concrétiser l'affirmation de l'égalité
entre hommes et femmes par exemple), n'est pas
contestable. Mais là n'est pas le problème.
Le problème c'est de reconnaître que les incroyants
sont aussi, au même titre que certains croyants, des
gens de bien, capables eux aussi d'apporter certaines réponses
aux problèmes posés. Que les religions ne doivent pas,
seules, avoir le monopole de la parole et des «valeurs».
Elles ont le monopole d'une certaine parole, celle inspirée
par leur croyance ou leur foi.
Aujourd'hui, le silence est fait sur ceux qui sont
areligieux, comme s'il s'agissait de quelque chose de
honteux. Comme aux Etats-Unis où l'athée déclaré est
regardé avec suspicion. Or, la majorité des incroyants
pratique souvent avec encore plus de rigueur les valeurs
humanistes souvent oubliées par les religions ; leur
conscience morale est exigeante, parfois plus que chez
les religieux. Pour eux, il n'y a aucun accommodement
possible avec le ciel, ni de «rattrapage» après une
faute, ni de rachat envisageable par des aumônes ou des
pèlerinages, ni de paradis au bout du chemin.
Ils sont certes seuls avec eux-mêmes mais ils sont
leurs premiers juges et pas forcément les plus
indulgents : c'est le respect d'eux-mêmes qui est en jeu.
Ils doivent pouvoir se regarder dans un miroir sans honte
et leur exigence d'humanisme et d'égalité de droits
pour tous, envers tous, est irréductible. De ce fait,
loin des sectarismes religieux et des dogmes dont le
monde moderne a montré combien certains étaient dépassés,
ils sont amenés à s'ouvrir au monde et au respect de l'autre.
S'ils sont «honnêtes hommes», ils ne peuvent se
permettre de déroger à leurs convictions. Alors,
pourquoi leur donne-t-on si peu la parole ?
|