La journée de la jupe

Jean-Paul Lilienfeld




Fiche technique, 2009


Avant même l'apparition du premier plan, le ton de l'évènement, car c'en est un, est donné : une forte majorité des personnes présentes dans la salle sont des femmes. Pas démagogique comme L'Esquive, La journée de la jupe est un chef d'œuvre : en 1h30 Jean-Paul Lilienfeld part à l'assaut des sujets douloureux que beaucoup, pleutres ou collabos, voudraient taire. Rivé au siège, on assiste à la lutte haletante, autant que désespérée, de Sonia Bergerac, professeure de français, contre le machisme, l'antisémitisme, la violence qui imprègne la cité, l'obsession de l'islam et l'agressivité totalitaire d'un groupe de racailles. Un huis clos étouffant s'installe dans ce collège coincé entre les tours d'habitations d'une banlieue pauvre. Et l'interprétation magistrale d'Isabelle Adjani élève le film à une œuvre de combat.

Dans le brouhaha et le désordre de ce qui devrait être un cours normal sur Molière ("sur un cours d'un heure on fait quarante cinq minutes de discipline", expliquera une collègue), après avoir abandonné de faire enlever casquettes et blousons, l'enseignante surprend deux élèves en train de manipuler un sac. Une arme en tombe, elle s'en saisit, le coup part et blesse Mouss, le voyou qui la détenait. Le cours bascule alors dans une prise d'otages dont le déroulement devient, à chaque instant, imprévisible. La tension provoquée par l'arme, les cris et la claustration, va désormais s'accroître par la révélation des maux profonds qui minent la cité, dont la terreur imposée aux filles par des caïds libidineux. La revendication par ces derniers d'une adhésion bruyante à l'islam les a toujours dispensés d'une activité cérébrale qui les mènerait vers la voie de l'intelligence et de la tolérance. L'arme, dans la main de Sonia Bergerac, devient l'instrument suprême, et unique, pour faire entendre aux élèves ce que l'expression orale classique et civilisée n'a jamais obtenu. A la tête à claque qui considère qu'une insulte antijuive n'est pas un propos raciste, il faudra que le canon approche son visage pour lui faire prononcer qu'en France le racisme est un délit. Même recours forcé au "gun" pour qu'enfin Mouss daigne répéter que le véritable nom de Molière est Jean-Baptiste Poquelin. Quand la psychologie du jeune mâle est d'abord régie par ses hormones, quand une femme (jeune fille ou prof.) est d'abord une salope si elle porte une jupe (et si elle n'en porte pas, ces tarés trouveront bien autre chose pour lui faire porter le poids de leurs frustrations), quand le "respect" n'est qu'une imposture toujours exigée envers soi-même et jamais pour autrui, seule l'arme donne à l'enseignante la possibilité de placer les minables devant leurs contradictions, dont la vie sexuelle, réelle ou fantasmée, occupe la part centrale. Bien sûr, tous prétendent être de bons musulmans : un islam obsessionnel et pathologique les guide et les justifie (en complément au film, on lira avec intérêt le verset 34 de la sourate 4 du Coran).

Face à la racaille phallocrate, les filles sont contraintes au mutisme et à la souffrance silencieuse. Les rapports entre filles cèdent eux aussi à la même agressivité, pour un portable, pour une insulte, et, à l'instar des garçons, toutes décochent leurs flèches et leurs sarcasmes envers l'enseignante. Mais la perte de l'arme par Sonia Bergerac pousse l'une d'elle à agir : le salut de la femme enseignante passe par la femme élève qui ramasse l'arme. La solidarité de genre fait enfin son apparition et commence à fissurer le groupe des élèves. Musulmane elle aussi, la jeune fille, fortifiée par l'arme maintenue fébrilement, crache alors à Mouss que ce sont des brutes à son image qui, en 1994, ont massacré son village en Algérie. La tension est extrême. Si la libération, pour cette jeune fille, s'opère par la parole, pour Farida, c'est par l'écrit qu'elle agit quand elle inscrit sur un papier les noms des salopards qui l'ont violée. La loi n'est désormais plus celle des débiles qui ne savent s'exprimer que par insultes et menaces; les clones des assassins, non fictifs, de Sohane et d'autres jeunes filles sont face contre terre.

Chaque minute, chaque seconde est une thérapie du déchirement pour l'enseignante, les filles ou encore Mehmet, victime de racket. Mais à aucun instant Sonia Bergerac n'abandonne sa fonction de pédagogue : alternant une douceur aux yeux implorants et une détermination sans faille l'arme en main, elle rappelle que la France est un pays laïque, que leurs parents sont venus en France pour leur assurer une vie meilleure et que la dureté des conditions de vie (pauvreté, discriminations) ne saurait excuser les comportements mafieux et machistes.

A l'extérieur, dans l'autre-monde, si loin, si déshumanisé, gris et terne, le RAID et les télévisions ont pris place. Deux options s'offrent aux policiers : la négociation ou l'assaut, et Denis Podalydès plaide pour la première avec une intelligence qui commande la patience. Le Principal de l'établissement est dépassé par une situation qui n'est que le résultat d'un long processus inaccessible à la cécité des hiérarques de la rue de Grenelle ; réduit à gérer le quotidien, il ne gère en fait plus rien. Lâchés par leur hiérarchie dans leurs difficultés quotidiennes, les enseignants sont seuls face à la loi de la jungle où il est fortement déconseillé à une enseignante de porter une jupe, et cette menace est relayée par certains professeurs. Deux enseignants, des hommes, prennent ainsi leur place dans le troupeau des pleutres et des collabos, une meute dont le réalisateur a finement saisi la rhétorique : le prof. d'espagnol joue la carte du jeunisme et, le visage tuméfié par des élèves, nie qu'il s'agisse d'une agression pour, plutôt, l'expliquer par une discussion mal comprise. Avec le verbiage pseudo intello coutumier de l'islamogauchisme, un autre précise ne jamais se séparer du Coran pour expliquer aux jeunes, victimes éternelles, qu'ils ont mal jaugé l'essence de l'islam, que le Coran réprouverait leur comportement et ne manque pas, face aux policiers, d'accuser Sonia d'islamophobie, la tarte à la crème des idiots utiles. Face à ces défenseurs de la barbarie et de l'oppression, une seule collègue se dresse, une femme. Femmes-hommes, le clivage est permanent et sépare les victimes des témoins aveugles et silencieux. Le monde extérieur à l'école mime celui intérieur où se joue le drame absolu. Et peu après, annulant toute transition, en rentrant chez moi par les transports en communs, deux jeunes mâles copies conformes de ces abrutis devisent, dans un français hasardeux, sur "les meufs qui pleurent en classe".

Pour les accusations de racisme, merci de les vomir ici :



22 avril 2009


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