Le renégat
ou un esprit confus

Albert Camus





Publié dans le recueil de nouvelles L'exil et le royaume (Folio, Gallimard)


Une religion de bonté est-elle crédible ou n'est-elle pas plutôt un mensonge au profit d'une religion du mal absolu, qui incarnerait la vraie puissance et soumettrait le sujet à la véritable idole ? En Algérie, un religieux catholique fuit son séminaire et, plus au sud, est capturé par une tribu animiste. S'il exécrait déjà sa foi originelle, le calvaire qu'il y subit le convainc que c'est la barbarie qui gouverne le monde des divinités. Frappé, mutilé, esclave de ses nouveaux maîtres, son martyre en fait un apôtre du Mal au service du fétiche qui l'asservit. Considérant qu'il a été berné par l'Église quand elle l'a envoyé de son Auvergne natale en Algérie, sa vengeance va s'exercer sur un missionnaire catholique pour les mensonges répétés sur l'Évangile de la Paix et de l'Amour. Dans sa subordination à cette tribu dirigée par la sauvagerie, l'homme, ou ce qu'il en reste physiquement et mentalement, s'engage à corps perdu dans le meurtre du prêtre, le fusil en main.

Dans cette nouvelle radicale, au sens où il tranche la religion à la racine, Camus affirme la consubstantialité de la servitude aux dieux avec la barbarie. En prônant la vénération de l'idole, la religion appose des entraves aux pieds des adeptes : l'espoir de bonté est une supercherie, seul le mal dirige les dieux et leurs suppôts. Et le propos se hisse au rang de sacrilège absolu quand le Notre Père et l'Évangile sont détournés au service de la bestialité religieuse :


Pages 55 et 56 :
" Le fusil, vite, et je l'arme vite. Ô fétiche, mon dieu là-bas, que ta puissance soit maintenue, que l'offense soit multipliée, que la haine règne sans pardon sur un monde de damnés, que le méchant soit à jamais le maître, que le royaume enfin arrive où dans une seule ville de sel et de fer de noirs tyrans asserviront et posséderont sans pitié ! "

Le passage correspondant du Notre Père :
" Notre Père qui es aux cieux,
que ton nom soit sanctifié,
que ton règne vienne,
que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel. "

Page 57 :
" [...] ô fétiche pourquoi m'as-tu abandonné ? Tout est fini, j'ai soif, mon corps brûle, la nuit obscure emplit mes yeux. "

Les passages correspondants des Évangiles (traduction de l'Alliance Biblique Universelle) :
" Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? " (Matthieu 27, 46)
" Tout est achevé ! " (Jean 19, 30)
" J'ai soif. " (Jean 19, 28)



21 juillet 2012

    Contact